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Dyslexique, dyspraxique, handicapé ?

Les parents d'enfants présentant un trouble spécifique d'apprentissages (dyslexie, dyspraxie, dysphasie, dysgraphie...) sont souvent surpris lorsqu'ils demandent des aménagements scolaires pour leur enfant, d'avoir à remplir des papiers au nom de la MDPH (maison départementale des personnes handicapées), parfois à devoir demander une AEEH (allocation d'éducation pour enfant handicapé). De même les intitulés des papiers à en tête pour les examens nationaux (brevet des collèges ou baccalauréat). Leur réaction est souvent: "mais mon enfant n'est pas handicapé!"..


Question: un trouble spécifique d'apprentissages est-il un handicap?



Lorsque l'OMS (Organisation mondiale de la Santé) a demandé en 1970 au Pr WOOD une classification permettant de classer les conséquences des maladies (la classification en vigueur étant une classification des maladies et des symptômes), il a bien fallu réfléchir à ce qui était important dans ces conséquences:  la médecine ayant fait des progrès, on ne mourrait plus obligatoirement, mais la survie à une maladie n'implique pas que la pleine santé soit revenue, comme avant cette maladie..Il peut exister des séquelles, une survie au prix d'un traitement chronique, une perte de certaines fonctions "naturelles"...

Le Pr WOOD a eu l'intelligence de distinguer dans ces conséquences des dimensions multiples et pas seulement médicales: ainsi on parle de déficiences (trouble persistant de la structure d'un organe ou de son fonctionnement), de la capacité (qualité de réalisation d'une fonction) et de la participation sociale (dans tout ce qui se fait ordinairement dans la société concernée).  La somme de ces dimensions définit ce qu'on appelle un handicap (d'un terme hippique: charge supplémentaire mis sur un cheval de course, visant à égaliser les chances de chaque concurrent). On comprend alors que chacune de ces dimensions peut évoluer différemment pour une même maladie et que le retentissement peut être très différent d'une personne à l'autre pour le même trouble médical.

Cette première classification (CIH : classification internationale des handicaps) est sortie dans les années 1970, traduite en France en 1980 et a servi de base pour les lois visant à compenser les handicaps (loi de 1975), les lois pour l'organisation d'établissement accueillant des personnes handicapées (les structures médico-sociales), le fameux barème d'attribution des taux d'invalidité (pour la compensation matérielle et financière des handicaps, barème toujours utilisé actuellement...). Cette classification a été éprouvée par de nombreuses études et bilans et malgré les critiques et le temps, les concepts restent toujours valables.

En 2001 est sortie une révision de cette classification appelée CIFHS (classification internationale du fonctionnement, du handicap et de la santé) qui comprend grosso modo les mêmes concepts, une vision plus élaborée des fonctionnements intrinsèques (la personne dans l'absolu) et dans son milieu social, enfin une classification des facteurs d'environnement (aggravant ou facilitateurs par rapport à un handicap). En France les lois de 2002 et 2005 recentrent la personne handicapé dans les dispositifs d'aide et vont créer les MDPH, censées être le guichet unique entre les personnes handicapées et les dispositifs de compensation (humaine, technique, financière). La CIFHS est alors utilisée comme modèle pour la compensation (en fait, actuellement, les 2 classifications sont utilisées, l'une pour les taux d'invalidité et l'aeeh, l'autre pour la nouvelle prestation de compensation du handicap: PCH).


Revenons aux troubles des apprentissages



Prenons comme exemple un enfant dyslexique. malgré une intelligence normale et l'absence initiale de troubles psychologiques, il se retrouve à la traîne pour l'acquisition de la lecture. Bien qu'il doive suivre une rééducation orthophonique, son rythme de progression reste dix fois plus lent que les autres camarades et, même s'il progresse avec l'orthophoniste,  le décalage de performances ne cesse de grandir lors de la succession des classes. Le rythme de lecture, d'écriture, la demande de compréhension des consignes exprimées à l'écrit deviennent plus intensifs, et cet enfant dyslexique ne peut répondre à cette exigence.

La dyslexie est un trouble d'une fonction neurologique (décodage du langage écrit): c'est une déficience. L'incapacité à lire à la vitesse exigée en fonction d'un âge c'est un trouble du fonctionnement. La difficulté de participer normalement aux apprentissages tels qu'ils sont demandés: c'est un trouble de participation. Selon la classification internationale il s'agit donc d'une situation de handicap (et on ne parle même pas du vécu psychologique d'une telle situation pour l'enfant, sa famille..)
Les lois et les structures traitant du handicap existant déjà, c'est pourquoi les demandes de compensation (que ce soit des aménagements éducatifs, ou techniques comme un ordinateur, humaines comme un agent de vie scolaire, ou financières pour des rééducations non remboursées par l'assurance maladie) passent par la MDPH. Pour faciliter l'accès aux aménagements, des référents scolaires sont nommées, assistent aux réunions techniques dans les écoles, et ont des avis techniques sur les aménagements et compensations nécessaires.

Il est évident qu'un enfant dyslexique n'a pas un handicap "mental" (au sens de retard mental) ni physique. Certaines associations parentales préfèrent parler d'enfants à besoins spéciaux (special needs children): c'est un euphémisme. Si on comprend la notion de handicap, on peut comprendre pourquoi  tout décalage entre la demande sociale et les possibilités de réponses d'un individu entraîne une situation de handicap. Et c'est l'environnement social (dernier protagoniste de la cifhs) qui devrait faciliter l'accessibilité de la participation de cet individu.

Alors, foin de tout euphémisme et langage politiquement correct, oui, un trouble spécifique d'apprentissage est un handicap, et oui, il a droit à une compensation sociale, à des aménagements pour permettre à ces enfants d'accéder au mieux aux apprentissages et de réaliser au mieux leur potentiel..

A quel âge devient-on un enfant DYS..?

Que ce soit la dyslexie, dysphasie, dyspraxie, dyscalculie, etc.. il faut garder en tête des notions simples:
  • c'est un trouble spécifique du développement: il y a donc une susceptibilité personnelle à développer cette difficulté dès le départ de la vie
  • mais c'est un trouble du développement: le trouble arrive à un moment donné du développement, où la fonction concerné est susceptible d’apparaître, donc pas forcément à la naissance..
  • certaines fonctions nécessitent un environnement particulier, un apprentissage: il faut que l'enfant soit suffisamment imprégné de cet environnement, de cet apprentissage (c'est à dire qu'il est normalement scolarisé, on lui parle normalement à la maison, il n'habite pas dans un placard...)
  • si une fonction s'appuie sur une autre fonction: on peut avoir des dysfonctionnements en cascade (parole > langage écrit, troubles attentionnels > tout le reste..)

âges clés de repérage des enfants Dys

  • un enfant parle habituellement bien vers 3 ans: si un enfant n'est pas compris par les enseignants de la maternelle, il y a un retard de langage. Si, malgré une rééducation orthophonique habituellement entreprise à partir de 3 ans, ce retard persiste à 4 ans et encore plus à 5 ans, il faut penser à une dysphasie. Remarque: ce n'est pas parce que l'enfant vit dans une famille ou un contexte bilingue (ou multi-linguale) qu'il ne peut être dysphasique; en général il a du retard dans toutes les langues parlées chez lui.
  • le graphisme est mis en place dès la maternelle, en moyenne et grande section. Un refus de graphisme est habituellement suspect. Si l'enfant est particulièrement maladroit dans ses gestes, dans les coordinations sportives on peut se poser la question d'une éventuelle dyspraxie vers 5 ans..
  • si un enfant présente un retard de langage et qu'en fin du CP il n'a rien compris aux règles de lecture, il a un gros risque de dyslexie. A fortiori tout enfant dysphasique a un risque dyslexique très important..Sans antécédent de trouble du langage préalable, on repère les difficultés de lecture souvent qu'en milieu ou fin CE1.. Ce n'est ni la tendance à inverser les lettres, ou les écrire en miroir qui fait la dyslexie. Le critère essentiel est la lenteur de lecture: un enfant qui lit lentement au CE2 est très suspect de dyslexie! (c'est bien sûr encore plus vrai après le CE2)
  • une difficulté à écrire correctement (écriture trop lente, écriture très sale et illisible) après le CE1 c'est probablement une dysgraphie. Attention, dysgraphie ne veut pas forcément dire dyspraxie...
  • si l'enfant est nul en dictée tout le primaire il est facile d'évoquer une dysorthographie. Il faut savoir si cette dysorthographie s'intègre ou non dans une véritable dyslexie (ce n'est pas toujours le cas)
  • dès le CP, on peut repérer des enfants qui ne savent pas bien dénombrer ou compter verbalement. le passage à à la lecture et écriture des chiffres est parfois très difficile ou impossible. Idem pour le calcul mental. Il y a alors peut être une dyscalculie.
  • un enfant agité, qui n'écoute rien dès la maternelle, on pense souvent à une hyperactivité. Il est difficile cependant de poser un diagnostic précis en maternelle. On pourra plus facilement explorer  les symptômes et parler de trouble hyperactif avec ou non déficit attentionnel plutôt vers l'âge du CP (ça fait aussi partie des critères du diagnostic)

Que faire quand on repère des troubles précocément?

  • si on repère des troubles du développement, rien n'interdit de consulter un spécialiste ou un thérapeute dans le domaine concerné. La difficulté sera de porter un diagnostic précis si le jeune âge ne le permet pas; mais on pourra au moins dire ce qui va bien ! (par exemple pour un enfant qui parle mal  ou qui est très agité il faut parfois éliminer des troubles autistiques ou psychiatriques.. ou un enfant maladroit peut avoir un retard plus global..)
  • Il est recommandé de commencer assez tôt une rééducation ou un suivi psychologique en fonction des symptômes, le diagnostic peut parfois attendre! On conseille un suivi orthophonique dès 3 ans dans les retards de langage ou de parole, un suivi psychomoteur pour les troubles du graphisme, de la motricité et l'agitation, un suivi psychologique pour les difficultés de comportement social ou relationnel. C'est le rôle des thérapeutes en libéral ou dans le cadre d'un CAMSP ou d'un CMPP.
  • Attention! ce n'est pas parce que le diagnostic est difficile à certaines âges qu'il ne faut plus y revenir ultérieurement.  Je déplore que des enfants par ailleurs correctement suivis en rééducation ou en psychothérapie, ne soient correctement identifiés quant à leur(s) difficulté(s) qu'à un âge parfois très (trop) tardif (comme au collège..). On ne stigmatise pas quand on établit un diagnostic: il s'agit de comprendre au mieux ce qu'il se passe pour apporter une réponse adaptée et personnalisée à l'enfant, que ce soit dans ses compétences ou son environnement: toujours poser les bonnes questions pour avoir les bonnes réponses

Dyslexie et Crowding visuel

Une communication remarquée du Dr. Catherine Pech aux journées des centres de référence à Marseille 2012 sur le phénomène de "crowding" dans la lecture de l'enfant dyslexique.
Il semble que l'espacement entre les caractères soit un facteur important dans la lenteur persistante de lecture chez le dyslexique (phénomène de "masquage latéral"). Pour vérifier cette hypothèse, une étude faite dans 2 groupes d'enfants dyslexiques a montré une accélération significative de la vitesse de lecture mais aussi de sa précision (nombre d'erreurs), et ceci SANS apprentissage préalable!

un exemple de texte normal
avec un interligne normal

u n   e x e m p l e  d e  t e x t e   e s p a c é
a v e c    u n   i n t e r l i g n e  d e  1.5
l'espacement inter-caractères et inter-mots reste à déterminer au mieux, de même que l'interlignage.

Ma contribution:
  • certains éditeurs publient des livres à l'usage des enfants dyslexiques, avec justement une pagination plus aérée, un interligne plus grand (mais l'espacement reste normal). On peut par exemple citer La fée des mots. Il serait souhaitable d'avoir d'autres initiatives de ce type pour avoir une bibliothèque suffisante..
  • la sortie des liseuses électroniques grand public du type KOBO (fnac) et KINDLE (Amazon) permet d'agrandir caractères, espacement et interlignes de façon simple. La majorité des livres classiques à lire à l'école se retrouvent maintenant sous forme électroniques (parfois gratuits pour certains, passés dans le domaine public). C'est peut être une bonne occasion de faciliter et faire découvrir le plaisir de la lecture chez nos enfants dyslexiques. Pensez y pour un futur cadeau...
  •  sur un texte lu sur un navigateur internet (explorer, mozilla, safari, chrome..) il est  très facile de changer ces paramètres avec une simple feuille de style css (propriétés letter-spacing, word-spacing et line-height), donc sans retaper tout le texte à la main...

Qu'appelle-t-on troubles des apprentissages scolaires?

Il s'agit de troubles des apprentissages dits "spécifiques"

c'est à dire dyslexie, dysorthographie, dyscalculie, dysgraphie, dyspraxie, dysphasie, déficits attentionnels, précocité intellectuelle (s'agit-t-il d"un défaut..?), c'est à dire respectivement troubles d'acquisition de la lecture, de l'orthographe, du calcul et notions mathématiques, de l'écriture, du contrôle moteur, de la concentration.


On écarte ainsi des difficultés en lien avec d'autres difficultés réelles : retard mental (ou cognitif), troubles psychiatriques ou psychologiques sévères, troubles du comportements, autisme et TED, infirmité motrice cérébrale ou lésions neurologiques, épilepsie… Dans la réalité la nuance est parfois difficile et les tableaux sont parfois intriqués ou associés. Il reste cependant important de séparer les composantes d'un trouble complexe.
Il faut évidemment que l'enfant aille normalement à l'école et soit exposé aux apprentissages (l'école est quand même obligatoire en France..)

Ces troubles spécifiques apparaissent lors du passage à l'école (mais peuvent exister antérieurement comme les difficultés motrices ou du langage verbal).

  • Postulat 1: ils concernent l'exercice de certaines fonctions cérébrales supérieures, qui sont dans ce cas, en défaut. Vous aurez compris qu'on se place dans une optique plutôt neuro-développementale.
  • Postulat 2: ce sont des difficultés durables et on écarte également ainsi des retards transitoires des fonctions pré-citées
  • Postulat 3: le trouble généré va entraîner une difficulté observable dans la réalité scolaire de l'enfant, qui va se retrouver en décalage par rapport à son groupe classe, avoir un retard des acquisitions demandées, être en quelque sorte "sous performant" par rapport à une activité précise.


Quand penser à un trouble des apprentissages scolaires? 

(liste non limitative..)

  • l'enfant n'arrive à lire assez rapidement malgré l'entrainement
  • dès la maternelle l'enfant bloque sur l'écriture et refuse écriture et graphisme
  • il a constamment zéro aux dictées
  • il est constamment agité et perturbe le groupe classe
  • il est brillant à l'oral mais est nul à l'écrit
  • il ne comprend rien aux mathématiques et au calcul


Que faire si on suspecte un trouble des apprentissages ?

Il faut demander un bilan des troubles suspectés: c'est à dire

  • l'orthophoniste pour les difficultés de lecture, orthographe, langage verbal, troubles du calcul
  • la psychomotricienne pour les difficultés motrices, l'agitation, la maladresse, le défaut de concentration, les difficultés d'écriture et de graphisme
  • le psychologue pour des difficultés de comportements, des phobies scolaires, quand on suspecte une précocité intellectuelle

En fonction des difficultés et des signes, il sera parfois difficile de choisir le professionnel concerné. De plus les difficultés peuvent être multiples et associées: par exemple, un enfant présentant des difficultés en lecture, en calcul, en écriture et qui est agité.. ça existe!

Une consultation avec un médecin spécialisé (pédiatre, neuropédiatre, pédopsychiatre..) pourrait être la clé pour décrypter les symptômes et interpréter les différentes difficultés présentées.

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